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SAUVER LE MULTILATÉRALISME NE SUFFIT PAS POUR SAUVER LA PLANÈTE ET LES PAUVRES

La promesse d'une solution climatique unifiée contenue dans l'Accord de Paris se heurte à la dure réalité des injustices et de l'insuffisance des mesures prises.

Par Meenakshi Raman, responsable des programmes, Third World Network

Lorsque l'accord de Paris a été annoncé il y a dix ans, en 2015, le monde était euphorique, car il s'agissait de l'aboutissement de nombreuses années de très longues négociations dans le cadre de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Après l'échec des négociations de Copenhague sur le climat en 2009, le régime climatique multilatéral était perçu comme ayant résisté et finalement prévalu. Il a fallu cinq années d'intenses négociations pour aboutir à l'Accord de Paris lors de la 21e Conférence des Parties à la CCNUCC (COP21), ce qui n'était pas une mince affaire.

À l'approche de l'accord, le fossé entre le Nord et le Sud restait prononcé sur de nombreuses questions, notamment en ce qui concerne la reconnaissance de l'équité et du principe des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives. Les tensions portaient principalement sur la manière de refléter les obligations différenciées entre les pays développés et les pays en développement. En fin de compte, les dispositions de l'Accord de Paris reflétait un résultat fragile et délicat, qui définit clairement les obligations des pays développés et des pays en développement, avec une différenciation claire dans de nombreuses dispositions, mais quelque peu floue dans certains aspects, par exemple dans les modalités de notification prévues dans le cadre renforcé de transparence.

Si beaucoup ont estimé que l'Accord de Paris était insuffisant pour sauver la planète et protéger les pauvres, d'autres ont fait valoir que, compte tenu des contraintes politiques existantes, en particulier l'hostilité du Congrès américain sous la présidence de Barack Obama, il représentait le meilleur résultat possible à l'époque et jetait les bases d'une ambition plus grande dans le future.

Le bilan mondial (GST) prévu à l'article 14 de l'accord de Paris était considéré par beaucoup, en particulier par l'Union Européenne, comme un mécanisme de renforcement de l'ambition, dans le cadre duquel, après une évaluation collective des progrès accomplis dans la réalisation de l'objectif de l'Accord de Paris et de ses objectifs à long terme, les résultats du bilan mondial, comme indiqué dans sa proposition, « éclairent les Parties dans l’actualisation et le renforcement de leurs mesures et de leur appui selon les modalités déterminées au niveau national, [...] ainsi que dans l’intensification de la coopération internationales pour l’action climatique».

Le premier bilan mondial (GST) a eu lieu en 2023 à Dubaï lors de la COP28, et les Parties avaient l’obligation de soumettre leurs nouvelles contributions déterminées au niveau national (CDN) avant la COP30 en 2025 à Belém, au Brésil. Ces CDN couvriront la période 2031-2035, puisque les premières CDN couvraient la période 2021-2030. Selon l'architecture de l'Accord de Paris, le bilan mondial (GST) aura lieu tous les cinq ans, le prochain étant prévue en 2028.

La portée des CDN a également fait l'objet d'une controverse à Paris, les pays développés soutenant qu'elles ne devraient comprendre que des objectifs d'atténuation, tandis que les Pays en Développement Partageant les mêmes Vues (LMDC) ont fait valoir que les CDN ne concernaient pas uniquement l'atténuation. Le point de vue du LMDC a finalement prévalu, l'article 3 de l'Accord de Paris stipulant que les CDN constituent « une riposte mondiale aux changements climatiques » et qu’il incombe à toutes les Parties d’engager et de communiquer des « efforts ambitieux », qui peuvent inclure l'atténuation, l'adaptation et les moyens de mise en œuvre nécessaires ou à fournir.

Un rapport de synthèse sur les dernières CDN est attendu avant la COP30 qui se tiendra à Belém, au Brésil, et il confirmera probablement ce que beaucoup redoutent déjà : que les gouvernements sont loin d'atteindre l'objectif de limiter la hausse de la température mondiale à 1,5 °C - voir 2 °C - au-dessus des niveaux préindustriels.

Ce rapport devrait susciter de nouveaux appels à une plus grande ambition pour combler l'écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions. L'urgence de la situation est soulignée par les conclusions alarmantes de l'Organisation météorologique mondiale, qui indique que la dernière décennie a été la plus chaude jamais enregistrée et qu'il y a 70 % de probabilité que la température moyenne sur cinq ans entre 2025 et 2029 dépasse 1,5 °C. Ces projections ne sont pas abstraites : elles indiquent que la marge de manœuvre pour prévenir des dommages climatiques irréversibles se réduit rapidement et exigent des mesures audacieuses et immédiates.

Répartition équitable des responsabilités

Le sujet qui fâche reste le suivant: qui comblera l'écart mondial entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions ?

Est-il juste d'attendre des pays en développement qu'ils assument une plus grande responsabilité alors que les pays développés, historiquement les plus gros émetteurs, n'ont pas encore contribué leur part équitable de réductions ? Malgré leur utilisation disproportionnée de l'espace atmosphérique de la planète et leurs promesses de longue date de mener l'action climatique, beaucoup ont failli à cette tâche. Le fardeau de combler l'écart ne doit pas être transféré à ceux qui ont le moins contribué à la crise et qui sont aujourd'hui confrontés aux défis les plus difficiles pour s'adapter aux conséquences.

Dans la décision GST prise à Dubaï en 2023, ces préoccupations ont été prises en compte, soulignant que « le budget carbone permettant d’atteindre l’objectif de température fixé dans l’Accord de Paris est désormais réduit et s’épuise rapidement, et constate que le volume cumulé des émissions nettes passées de dioxyde de carbone représente déjà̀ environ quatre cinquièmes du budget carbone total correspondant à une probabilité́ de 50 % de parvenir à limiter le réchauffement à 1,5 °C ».

Le budget carbone restant pour limiter la hausse de température à 1,5 °C (avec une probabilité de 50 %) est de 500 gigatonnes (Gt). Selon une évaluation équitable réalisée par l'organisation indienne Climate Equity Monitor, pour limiter la hausse de la température à 1,5 °C, la part équitable du budget carbone restant pour les pays développés est de 87 Gt d'équivalent dioxyde de carbone (CO2-eq), si l'on ne tient pas compte des émissions passées. Si l'on tient compte du budget carbone total, les pays développés doivent alors entreprendre immédiatement des émissions négatives. Cependant, l'analyse des CDN actuelles montre que, cumulativement, d'ici 2030, les pays développés émettront 140 Gt de CO2-eq, dépassant ainsi leur part équitable du budget carbone restant de 53 Gt de CO2-eq. L'analyse de Climate Equity Monitor révèle également que les efforts actuels des pays développés en matière d'atténuation du changement climatique sont insuffisants pour limiter la hausse de la température à 1,5 °C et qu'ils consomment de manière excessive le budget carbone restant. Cette situation est aggravée par le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris en 2025.

Dans la perspective de l'adoption de l'Accord de Paris, certains pays en développement (à savoir l'Inde, la Bolivie et l'Éthiopie) ont proposé, afin de garantir un accès équitable à l'espace atmosphérique, de déterminer comment répartir le budget carbone restant (et correspondant à une hausse de température contrôlée) sur une base per capita, en tenant compte de la responsabilité historique. Ces propositions, fondées sur l'équité, n'ont pas abouti en raison de la forte résistance des pays développés, en particulier des États-Unis, qui estimaient qu'aucun accord international ne pouvait imposer une approche descendante (top-down) en matière de réduction des émissions.

À Paris, en 2015, le seul consensus possible a été obtenu grâce à l'acceptation d'une approche ascendante (bottom-up), qui a ouvert la voie aux CDN, et dans le cadre desquelles chaque pays s'engage volontairement à faire ce qu'il peut, sans aucune méthodologie permettant d'évaluer si ces réductions sont conformes aux principes d'équité ou de justice. En fait, des analyses menées par des universitaires sérieux et des groupes progressistes de la société civile ont montré que les pays riches ne font pas assez et qu’ils sont très loin de ce qui est nécessaire de faire pour limiter la hausse des températures.

Lors de la COP 26 en 2021, au lieu de se concentrer sur les réductions d'émissions qui devraient être réalisées dans une perspective d'équité afin de respecter le budget carbone restant de manière équitable, la Présidence britannique, a insisté sur le mantra net-zéro, ou  zéro émission nette, pour tous les pays, ce qui permet aux pays développés de s'en tirer avec des objectifs trop modestes et trop tardifs et de transférer ainsi la responsabilité des gros efforts aux pays en développement, sans leur fournir les moyens financiers et technologiques adéquats. L'Accord de Paris établi une aspiration mondiale à équilibrer les émissions et les puits de carbone d'ici le milieu du siècle, et non un objectif par pays de zéro émission nette.

Ces annonces de « zéro émission nette » ont suscité de vives critiques de la part de certains pays en développement et de groupes de défense de la justice climatique, qui les jugent peu ambitieuses, insuffisantes et même, dans certains cas, douteuses. Ces groupes ont appelé à un « zéro réel » et non à un « zéro net », mené par les pays développés, qui doivent également assumer la responsabilité de fournir un soutien financier aux pays en développement pour qu'ils s'engagent dans cette voie.

Bon nombre de ces engagements de zéro émission nette ne reposent pas sur une décarbonisation profonde mais s'appuient fortement sur des « solutions fondées sur la nature » telles que les puits pour séquestrer les émissions de carbone. Beaucoup s'appuient sur les marchés du carbone pour fournir des compensations carbones, principalement dans les pays en développement. La compensation carbone ne consiste pas à réduire les émissions au niveau national, mais à payer les pays en développement pour qu'ils réduisent leurs émissions, ce qui est considéré comme plus « rentable », et à acheter des crédits carbones pour ainsi compenser les émissions générées dans les pays développés.

Avec ou sans compensation carbone, ces engagements créent une demande énorme pour des puits de carbone situés principalement dans les forêts, les zones humides et les prairies des pays en développement. Il semble pourtant clair que la quantité de puits nécessaire dépasserait de loin la capacité de séquestration de la planète. Cela aura des conséquences négatives pour les pays en développement, notamment en termes de conflits liés à l'utilisation des terres, aux communautés locales et aux peuples autochtones dont les terres et les forêts sont convoitées pour résoudre le problème des émissions des pays riches. Les groupes de défense de la justice climatique ont qualifié cette situation de « colonialisme carbone ».

Vers des actions concrètes au-delà de la rhétorique

Compte tenu du retrait des États-Unis de l'Accord de Paris et du déni du changement climatique affiché par l'administration Trump, associés à la promotion agressive des combustibles fossiles par les États-Unis, notamment en faisant pression sur les pays développés et en développement par le biais d'accords commerciaux afin d'augmenter la consommation d'énergies fossiles, la trajectoire mondiale s'est dangereusement orientée vers une catastrophe climatique.

À l'instar d'un tyran dans une cour de récréation dont les actions menacent le bien-être collectif, un tel comportement exige une réponse unifiée et énergique de la part de la communauté internationale. Pourtant, lors des négociations sur le climat qui se sont tenues à Bonn en juin dernier, les pays développés dans leur ensemble n'ont pas démontré d’engagement significatif à renouveler leur coopération avec les pays en développement.

Ils ont, au contraire, continué à diluer leurs responsabilités et à se soustraire à leurs obligations, en particulier dans le domaine crucial du financement de la lutte contre les changements climatiques, sapant ainsi la confiance et compromettant les perspectives d'une action climatique mondiale équitable.

L'affirmation selon laquelle les pays riches manquent de ressources financières adéquates est indéfendable, d'autant plus quand des fonds substantiels ont été facilement mobilisés pour soutenir la vente d'armes à Israël dans le contexte du génocide dévastateur qu'il commet à Gaza et pour développer les défenses militaires et les infrastructures de sécurité à l'échelle mondiale. Ce contraste saisissant révèle une priorité inquiétante accordée aux intérêts géopolitiques au détriment de la survie de la planète.

Pendant ce temps, les effets du changement climatique continuent de s'aggraver, avec des phénomènes extrêmes tels que des vagues de chaleur, des sécheresses, des incendies de forêt et des inondations, qui touchent de manière disproportionnée les populations vulnérables. Dans ce contexte, les pays en développement doivent se concentrer de toute urgence sur l'adaptation et la prise en compte des pertes et préjudices.

C'est précisément pour cette raison que la COP30 doit placer les priorités des pays du Sud au centre des discussions. L'accent doit être mis sans détour sur le financement climatique des pays développés vers les pays en développement qui une obligation contraignante en vertu de l'Accord de Paris. Elle doit également promouvoir un soutien significatif en faveur des transitions justes, intensifier les efforts d'adaptation et la fourniture concrète de fonds pour faire face aux pertes et préjudices. L’absence de telles mesures serait une trahison de la justice climatique.

Il ne suffit plus de simplement invoquer la nécessité de sauver le multilatéralisme. L'enjeu est bien plus important : nous devons sauver la planète et protéger les plus vulnérables. Cela exige des solutions réelles et transformatrices, fondées sur la coopération internationale, et non le cycle éculé des reproches mutuels et des joutes rhétoriques.

Le temps des écrans de fumée et des gestes symboliques est révolu ; ce qu'il faut maintenant, ce sont des mesures audacieuses et responsables qui donnent la priorité à la justice, à l'équité et à la survie.

Cet article a été publié pour la première fois dans « Focus 23 : Global South’s Climate Agenda’ by the Institute of Strategic and International Studies (ISIS) Malaysia

 


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